méritocratie

L’histoire se répète toujours deux fois – une méritocratie démocratique

Dimitri Casali nous décrit l’histoire de la France et son système éducatif depuis la révolution française. Basée sur un système de méritocratie qui a longtemps marché.

“Tout cela, dans le fond ma chère amie, n’est qu’absurde car on n’empêchera pas que chacun ne soit le fils de son père.” C’est ainsi qu’une partie de la haute noblesse, incarnée par la voix du marquis de Ferrières, analysait l’abolition des privilèges de la nuit du 4 août 1790 et annonçait l’irrémédiable reproduction sociale des élites.

La France et la méritocratie

Les rubriques nécrologiques du Figaro nous offrent un large spectre des faits d’arme qui semblent primer à la mort d’un être : une date de naissance, les dernières fonctions occupées, un diplôme universitaire et les distinctions obtenues. Ces marqueurs nous permettent d’évaluer et de mesurer la valeur d’un être, de son apport et de son vécu, de son intelligence supposée et de son appartenance à une caste.

Le titre universitaire est aujourd’hui un véritable marqueur social et identitaire. Les comtes d’écoles supérieures de commerce, les ducs d’écoles d’ingénieurs publiques et les marquis d’écoles normales ou de sciences politiques peuplent l’horizon méritocratique français. La méritocratie est devenue une valeur indissociable de la République, tant vantée par ses savants, ses fondateurs et ses percepteurs. Bras armé des valeurs républicaines, la méritocratie a su se hisser contre les inégalités de l’Ancien Régime, inégalités de sang, de titres et de propriété. La vertu méritocratique offrait cette promesse qu’« impossible n’est pas français » et que les hautes fonctions de l’Etat pouvaient accueillir tous les brillants sujets du Royaume sans distinction de race, de couleur ou de condition sociale.

La Révolution française a été un tournant considérable dans l’émergence d’un système méritocratique fondé sur le mérite et la réussite. Le principe méritocratique s’est imposé au fil des siècles comme la meilleure réponse aux inégalités permissives de l’Ancien Régime. Indépendamment de l’indiscutable proximité entre le mérite et la lutte contre les inégalités, la méritocratie doit surtout se comprendre comme un lien direct entre le mérite et le pouvoir. En d’autres termes, un pouvoir exercé par les plus méritants par opposition à l’oligarchie, un pouvoir exercé par une minorité dominante. Les avocats, professeurs, scientifiques, banquiers, notaires et négociants pour dignes et richissimes représentants d’un tiers état frustré se sont emparés de toutes les vieilles pierres de l’Ancien Régime.

L’école républicaine, la plus égalitaire

La promesse a été tenue durant tout le XIXe siècle et jusqu’aux années 1980, l’école républicaine a donné sa chance à une série de grands savants, hommes de lettres, militaires ou même politiques de génie issus des classes les plus modestes. Notre système éducatif était un des moins inégalitaires de la planète et où l’ascenseur social devait le moins à la naissance. Les plus aptes à gouverner, à inventer, à diriger la France ont suivi l’enseignement des hussards noirs de la république. Citons en exemple Georges Pompidou, petit-fils du valet de ferme, Jean Jaurès, fils de petit paysan, Aristide Briand, fils de tenancier de bar à vin, Edouard Herriot, petit-fils de caporal, tous issus de milieux modestes et ont fait de brillantes études, pour la plupart élèves de l’école normale supérieure.

Cet « élitisme républicain » permit de donner une base au recrutement des classes dirigeantes par la méritocratie. Durant leurs classes préparatoires, tous ont fait leurs humanités en acquérant une excellente culture générale que ce soit en histoire, en sciences ou même en latin… D’Henri Bergson à Georges Charpak, tous ont pu faire des études supérieures grâce aux examens et aux concours, des bourses mis en place par l’école républicaine. Il s’agissait de permettre aux meilleurs de s’en sortir et d’être des exemples pour les autres, de sorte qu’ils pouvaient dire avec fierté : je suis fils d’ouvrier artisan, et j’ai passé des concours que j’ai réussis !

Changement à partir des années 1980

Avec son système de concours d’entrée dans les Grandes Écoles, la fonction publique et les corps de l’État, la France est le pays qui a appliqué le plus la logique de la méritocratie dans ses institutions. Dès la fin du XIXe siècle, les élèves les plus brillants étaient rapidement identifiés puis orientés vers les filières d’excellence indépendamment de leur origine sociale. Ce système de formation de nos élites s’est grippé à partir des années 80 en devenant profondément endogame. Dès 1980 à l’initiative de l’IEA l’International Association for the Evaluation of Educational Achievement, les enquêtes sociologiques montrent un net ralentissement de la réussite des enfants issus de milieux modestes ou défavorisés. La proportion d’enfants d’ouvriers tend à diminuer au lycée et particulièrement dans les sections « nobles » – filières scientifiques – que choisissent les enfants de cadres supérieurs ou de professions libérales.

Pourtant, dans les années 1920, les observateurs étrangers comme l’universitaire allemand Robert Curtius avaient constaté que nos Grandes Écoles françaises accueillaient des élèves d’origine sociale défavorisée, qui pouvaient intégrer ces établissements grâce à un excellent système de bourses et très bien répandues. Cette constatation est confirmée par le témoignage du polytechnicien Claude Bébéar : « Il y avait à l’École Polytechnique, juste après la Seconde Guerre mondiale, certes, quelques représentants de grandes lignées industrielles, déjà de nombreux fils d’instituteur […] mais aussi des enfants d’ouvriers ou d’employés ». On peut chiffrer leur pourcentage autour de 25 %. Pendant la période de la reconstruction, 70 % des étudiants des écoles d’ingénieurs les plus prestigieuses étaient issues de milieux favorisés pour plus de 93 % aujourd’hui… Après s’être ouvertes dans les années 1950 et 60, les grandes Ecoles se referment à nouveau !

Selon les dernières études le pourcentage de jeunes issus de ce milieu a diminué significativement, passant de 29 à 7% dans la même période pour les Grandes Écoles. Depuis trente ans, les différentes politiques éducatives se sont révélées extrêmement nocives pour notre cohésion nationale. Les critiques de Pierre Bourdieu en 1964, qui soutenait que nos élites étaient uniquement les héritiers de la classe dominante, paraissent aujourd’hui bien excessives. Que dirait-il de celles d’aujourd’hui ? Bernanos les qualifiait déjà de « cancres savants » en pensant sûrement aux polytechniciens adeptes de la désindustrialisation et aux énarques drogués à la privatisation.

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